L’Atlantique argentique : circulations photographiques 19e-20e siècle

Porteur du projet : Didier Aubert (THALIM)

Colloque international organisé par l’UMR Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité (THALIM), le Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC), le laboratoire Synergies Langues Arts Musique (SLAM) et le musée du Jeu de Paume dans le cadre du programme ANR Transatlantic Cultures.

Dans la lignée d’un travail sur la circulation de photographes et de leur travail entre les États-Unis et l’Amérique Latine, mené ces dernières années dans le cadre du labex TransferS, ce nouveau projet intitulé « l’Atlantique argentique » se propose de dresser la carte des échanges ayant transformé l’espace atlantique par l’intermédiaire d’une économie des images spécifiquement photographique. Souvent décrite comme un « transfert culturel » s’appuyant sur une technologie « inventée » en Europe (France et Angleterre), la révolution photographique s’est en réalité déclarée presque simultanément, au début du 19e siècle, dans des lieux tels que le Brésil, l’Espagne ou les Etats-Unis. Comme a pu l’écrire François Brunet, «la densité des échanges transatlantiques confirme que la photographie et son institutionnalisation sont le reflet d’une histoire atlantique » (Brunet et al. « Zigzags, » Études Photographiques, Décembre 2007, p. 3)

Rapidement, cette nouvelle image est devenue indissociable de la manière dont l’espace atlantique s’est inventé, regardé, imaginé. Outil « scientifique » de l’exploration et de l’anthropologie, images transnationale standardisée de la réussite sociale et des exclus, instrument de propagande étatique ou de communication politique, technique de référence dans l’élaboration de nouvelles pratiques artistiques, les manières dont la photographie a recomposé le paysage des échanges culturels atlantiques sont innombrables, mais ces dynamiques restent peu étudiées en tant que telles, malgré les nombreuses études de cas portant sur des photographes ou des institutions spécifiques. L’approche proposée ici sera non seulement transnationale mais aussi résolument matérielle : on aura ainsi choisi de mettre l’accent sur l’image photographique « argentique », avant le tournant digital de la fin du 20e siècle, pour s’intéresser au plus près aux échanges concrets d’images, d’ouvrages ou de technologies, aux voyages et aux exils des photographes, aux traductions des ouvrages et des idées, avant que le tournant « virtuel » de la photographie digitale ne transforme profondément la nature même des images produites, mais aussi les circuits de ses échanges mondialisés.

En 2007, un numéro thématique d’Études Photographiques intitulé « Paris – New York » décrivait les « zigzags » tracés par les échanges incessants d’images, d’idées et de technologies entre deux capitales historiques de la photographie. Il s’agissait alors de bousculer le récit trop linéaire d’une technologie née « française » et accaparée au cours du XXe siècle par la puissance médiatique, commerciale et idéologique nord-américaine. Ce « transfert culturel » (Espagne 2013) était en réalité une forme de dialogue ininterrompu entre l’Europe et les États-Unis. Ainsi, « la densité des échanges transatlantiques [confirmait-elle] que la photographie et son institutionnalisation sont le reflet d’une histoire atlantique. » (Brunet et al. 2007, 3). 

On le sait, la question des origines a donné lieu à des hypothèses concurrentes, ancrées dans les particularismes et les revendications nationales. La photographie a été imaginée, esquissée, voire inventée avant Daguerre, par des Anglais (au premier rang desquels Henry Talbot), par un Espagnol de Saragosse (Ramos Zapetti) et peut-être même par un autre Français exilé au Brésil (Hercules Florence). « L’idée de photographie » (Brunet 2000) semble avoir surgi presque en même temps sur toutes les rives de l’Atlantique : « the desire to photograph appeared as a regular discourse at a particular time and place—in Europe or its colonies during the two or three decades around 1800. » (Batchen 2001, 16).

L’objet du colloque « Atlantique argentique » sera donc d’esquisser une cartographie de ces « zigzags » dans l’ensemble de la région, avant que la culture visuelle de la fin du XXe siècle ne soit profondément transformée et mondialisée par la technologie numérique et l’apparente dématérialisation des images.  La construction de cultures atlantiques s’est jouée en partie dans la manière dont ce « désir de photographier » a traversé l’Atlantique. La circulation matérielle des images et des publications, des praticiens professionnels et amateurs, le marché des matériels et l’organisation d’expositions ont été des vecteurs importants d’échanges commerciaux et culturels. 

Ces traversées ont d’abord touché les grandes capitales de l’Atlantique et les ports. Elles ont relié les patries d’origines des migrants et les frontières de l’exil  (Kroes 2007, 34-53), les champs de missions et les champs de bataille, les hauts-lieux du tourisme et les horizons inconnus. Pour ce faire, les photographies ont voyagé par bateau, par câble, par avion, et même dans une célèbre valise mexicaine (Young 2010). Ce sont donc les voyages et les correspondances, les échanges institutionnels, les circuits de l’art et de la culture qui ont ainsi contribué à fabriquer ou à maintenir des liens familiaux, amicaux, politiques ou religieux dans l’ensemble de la région, nourrissant les histoires communes d’un rivage à l’autre.

Cet Atlantique des images matérialise  à la fois le lien et l’éloignement, la communauté et la séparation. Il a façonné des empires, nourri la propagande et le commerce, et même élaboré l’utopie d’une « famille humaine » commune au lendemain de la Seconde guerre mondiale (Stimson 2006, 87). Les interventions s’attacheront donc à dessiner la contribution des images photographiques au paysage visuel atlantique (Schneider 2013, 36), ce « monde image » (image world) évoqué par  Deborah Poole pour décrire l’économie visuelle liant les Andes, l’Afrique, l’Europe et les États-Unis (Poole 1997, 7).

Les pistes de travail suivantes pourront être abordées (liste non exhaustive) :

  1. Les circulations matérielles des images et des publications
  2. Les circulations des acteurs (photographes, galeristes, agents…), des discours (théories, ouvrages, traductions…) et des pratiques (formes, genres…)
  3. Les circulations des technologies
  4. Les échanges commerciaux et institutionnels (agences, musées, expositions, maisons d’édition, entreprises, etc.)

Ce colloque s’inscrit dans le cadre du programme de recherche international “Transatlantic Cultures”. Lancé en 2015 par le Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (Paris-Saclay), l’Université Sorbonne-Nouvelle Paris 3 et l’Université de São Paulo, ce projet rassemble aujourd’hui une équipe de 40 chercheurs, rattachés à 19 universités, en Europe, en Afrique et dans les Amériques. Il vise à la réalisation d’un Dictionnaire d’histoire culturelle transatlantique (XVIIIe-XXIe siècles) édité en ligne et en quatre langues (français, anglais, espagnol, portugais) : une plateforme numérique pour analyser les dynamiques de l’espace atlantique et comprendre son rôle dans le processus de mondialisation culturelle contemporain.