Projet

Colloque

Autre manifestation

Les concepts moraux entre disciplines et traditions, du début du XXème siècle à aujourd’hui

Porteurs du projet : Monique CANTO-SPERBER (CNRS, USR 3608), Stéphane LEMAIRE (Membre associé à l’USR 3608 et Université de Rennes)

Thématique

Ce projet s’inscrit dans le prolongement des travaux menés depuis plus de quatre ans au sein de notre équipe sur la redéfinition des concepts moraux amorcée dans la philosophie européenne (principalement britannique et autrichienne) dès le début du XXème siècle et poursuivie jusqu’à aujourd’hui.

Il se définit à la fois par son ambition transdisciplinaire et transhistorique et par son objectif : montrer de quelle façon les concepts centraux de la morale (concept de bien, de bien-être, de raisons (d’agir), d’autonomie, etc.) ont été progressivement reformulés en raison d’apports venus en particulier de la philosophie de l’esprit, de la théorie de la valeur, mais aussi de la psychologie expérimentale. Une telle reformulation résulte à la fois d’un approfondissement conceptuel interne et de l’influence exercée par d’autres disciplines et traditions philosophiques. En revanche, elle est indépendante d’une conception particulière de la moralité ou d’une définition déterminée du bien humain.

Le meilleur moyen d’illustrer l’ambition philosophique de ce projet est d’analyser un ensemble de concepts ou famille de concepts.

 

Le Bien et le bien-être.

 

Les tentatives d’analyse du concept de bien sont nombreuses. On doit au moins distinguer en principe un concept de bien simpliciter et un concept de bien relationnel (bien pour un individu). Cette distinction donne lieu à de nombreuses questions sur la possibilité de réduire le bien simpliciter au bien relationnel ou sur la complémentarité de ces deux notions. Par ailleurs, le bien relationnel peut lui-même être analysé ou compris de différentes façons. Une approche récurrente depuis Hobbes est celle selon laquelle le bien pour une personne est ce qui est désiré par cette personne. Mais cette approche soulève des problèmes bien connus : les désirs peuvent être corrompus, mal informés ou pervers. A partir de Sidgwick, on a cherché à reformuler cette idée en introduisant une condition d’idéalisation : les désirs pertinents sont ceux que l’individu aurait s’il était bien informé et autonome. Il apparaît toutefois que l’introduction de ces conditions soulève elle-même des difficultés importantes. Analyser de telles difficultés est un enjeu majeur de la philosophie morale contemporaine.

En complément de ces travaux consacrés à la notion de « bien relationnel », nous poursuivrons notre recherche sur les concepts évaluatifs dit « épais » dont les liens avec les concepts de bien simpliciter et de bien relationnel sont particulièrement difficiles à définir. C’est ainsi que dans le prolongement de l’atelier consacré aux « discours évaluatifs » que notre équipe organise les 6 et 7 mai 2019, sous la direction scientifique d’Isidora Stojanovic, nous travaillerons sur la dimension performative, expressive et pas seulement référentielle des termes évaluatifs et des termes moraux en général. La compréhension historique de tels concepts « épais » semble être ici particulièrement importante dans la mesure où ces concepts ont été constamment reconfigurés au cours de l’histoire des idées.

 

Raisons.

 

La notion de « raison » est aujourd’hui au centre des débats en philosophie morale, en épistémologie et dans les théories de la rationalité pratique. Des auteurs majeurs comme Derek Parfit et Tim Scanlon ont soutenu qu’il s’agissait là du concept normatif le plus fondamental auquel on peut réduire les concepts de bien mentionnés plus haut. Ces auteurs ont en outre défendu des approches réalistes de la morale refusant la naturalisation de ces concepts. En effet, il semble difficile de comprendre le caractère catégorique des raisons en termes de propriétés naturelles puisque les propriétés naturelles n’ont pas le pouvoir de nous demander de faire telle ou telle action, un point que remarquait déjà Mackie dans les années 1970. Ce défi est aujourd’hui à l’origine d’une abondante littérature critique. Plusieurs points en particulier ont attiré l’attention. Premièrement, on peut contester pareille « réduction » du bien soit en montrant ses incohérences, soit en proposant une réduction allant dans le sens inverse. Deuxièmement, on peut critiquer l’idée que les raisons soient catégoriques au sens fort, en s’appuyant sur des analyses sémantiques qui soulignent la dimension performative du langage de la morale, laquelle ne peut être comprise comme l’attribution de propriétés catégoriques. Enfin et éventuellement en conjonction avec la précédente approche, on peut adopter une attitude plus radicalement sceptique vis-à-vis de l’existence même des raisons en défendant comme Mackie une « théorie de l’erreur », c’est-à-dire au fond la thèse selon laquelle les concepts moraux prétendent se référer à des propriétés qui en fait n’existent pas.

 

Autonomie.

 

Pour finir, nous voudrions nous consacrer à un concept de l’éthique normative qui est aujourd’hui central dans de nombreux discours en philosophie morale et politique : le concept d’autonomie. L’extrême confusion qui entoure ce concept tient à ses multiples usages. Il est par exemple utilisé pour comprendre la notion de responsabilité mais aussi certaines conceptions de la liberté ; il est aussi au centre des réflexions sur le genre, la domination ou le consentement. Dans tous ces usages, le concept d’autonomie semble renvoyer à des conditions très différentes : à des conditions de réflexion et d’information, à la notion de caractère ou enfin aux circonstances dans lesquelles on peut être autonome selon les choix dont on dispose. Pour autant le concept d’autonomie doit pouvoir s’appliquer a priori à tout citoyen, et pas seulement aux dotés de vertus particulières. De plus, il est très difficile de prétendre que les différents usages de ce concept n’impliquent pas un noyau d’idées commun. Une part de la difficulté à définir le terme d’autonomie tient au fait qu’il est forgé de façon plus ou moins stipulative, ce qui rend problématique d’identifier un noyau de significations qu’on trouverait dans la langue courante, même si ce terme renvoie à des expériences et à des vécus auxquels se mêlent des idéaux qu’il faut eux-mêmes évaluer. On notera pour finir que l’autonomie joue éventuellement un rôle dans la définition subjective ou objective de ce qui est « bien » pour une personne, dans les deux sens mentionnés plus haut. Une perspective trans-disciplinaire et en particulier littéraire sera ici particulièrement utile pour comprendre les racines de ce concept mais aussi ses usages contemporains.

Danièle Ansermet, Crépuscule