Février 2020

Bergson et le désir manqué. Le renouvèlement du débat avec la phénoménologie

Notre but dans ce séminaire est de mettre en évidence une dimension essentielle de la philosophie de Bergson, ainsi que d’en explorer sa fertilité: l’affirmation de la relation intrinsèque entre corps propre (ou subjectif), son indétermination et la vie. Penser une telle relation, dépend de la nouvelle conception du mouvement que sa métaphysique développe. Elle fonde aussi la possibilité de penser la création de manière concrète, en insérant la philosophie bergsonienne dans un domaine thématique que nous cherchons à délimiter.

Nous verrons que Bergson trace les grandes lignes d’une conception verticale et dynamique de la vie mentale, insérée dans un large ensemble de réflexions et d’enjeux qui relèvent des sciences psychologiques, de la psychanalyse et de la phénoménologie contemporaine. En l’associant à un problème métaphysique classique (la relation corps-esprit) et à la psychologie de la mémoire (champ commun avec la science), Bergson a en effet, esquissé une conception de l’inconscient, notamment décrit comme virtuel. Plus important encore, il a bien maîtrisé sa propre explication de la relation entre l’inconscient et l’activité d’un corps dans le monde comme un étant sensori-motrice identifiée à la conscience actuelle. Il a pensé cette relation à la lumière des plans de conscience, dont les extrêmes sont l’inconscient (plan du rêve) et le corps (plan de l’action) configurant les niveaux sur lesquels l’existence humaine se déplace, dans une incessante création de soi par soi. Voilà le principe à partir duquel la théorie de la vie va se développer, comme un élan ou une impulsion de la volonté, ou plus précisément, comme une articulation entre mémoire et volonté ou entre passé et futur, à l’instar de la vie individuelle. En fait, il ne s’agit pas seulement de la création, mais aussi de l’exigence de création: la vie ne se produit qu’en créant indéfiniment. La création est un impératif, elle fait partie de son essence. Cette création incessante est d’ailleurs attestée dans la nature par l’évolution, par la transformation des espèces.

Cela signifie que les relations entre subjectivité et vie, observées notamment dans l’articulation entre Matière et Mémoire et L’Évolution Créatrice, ouvrent des voies particulièrement pertinentes pour la pensée contemporaine. Nous en soulignerons deux: une théorie du psychisme au contenu dynamique et vital, et une théorie de l’existence ouverte à la confrontation avec la phénoménologie. Ces deux aspects, communiquant l’un avec l’autre, situent Bergson dans un champ problématique que nous comprenons comme un signe clair de la fertilité de sa philosophie. Nous partirons ici de la critique de l’absence de la thématisation du désir chez Bergson, renforcée par l’insuffisance des commentaires sur la sexualité dans sa philosophie de la vie. Nous sommes alors confrontés à un problème dans la mesure où la notion de désir serait centrale, sinon indispensable, aux développements philosophiques relatifs à la condition humaine. Dans ce contexte, la psychanalyse aurait fait de grands pas en avant en traitant directement la sexualité humaine comme une dimension essentielle du psychisme, en rabattant dans sa spécificité la circulation du désir.

Nous proposons ici de discuter le problème du désir chez Bergson, étant donné que cette notion en tant que telle semble presque absente de sa théorie du psychisme, théorie qui peut elle-même être considérée comme une esquisse de sa conception de l’humanité qu’il présentera d’ailleurs, de manière complète à la fin de son œuvre seulement. Ainsi, ce manque de thématisation du désir n’est pas passé inaperçu aux yeux des lecteurs attentifs. La critique la plus cohérente souligne la suposée conception limitée de la vie quand on la considère comme présidée par le besoin, et elle est réalisée, à plusieurs reprises, par Renaud Barbaras. Selon lui, c’est précisément la tendance à assumer cette conception qui aurait empêché Bergson de comprendre le rôle du désir, tant dans la subjectivité que dans la vie. Cette critique, en fait, actualise les réserves des phénoménologues à l’égard de la positivité bergsonienne, dans laquelle il n’y aurait pas de place pour le négatif.

Il est cependant possible de reprendre les relations entre le psychisme et la vie chez Bergson et de montrer qu’elles convergent vers la notion d’excès. Étant donné la double dimension de la durée – comme conservation et création – le mouvement de la vie relève d’une positivité dynamique de l’abondance, du surplus et de la différence. Pour cela, la thèse selon laquelle le mode d’être de la vie est celui de la volonté exige une analyse plus détaillée. Et l’articulation entre la neurophysiologie et la psychologie en exprimera cet excès ou supplément dans la condition humaine. Cette double dimension est très bien présentée lorsque le philosophe analyse en profondeur le rôle de la création et de l’indétermination dans l’existence (individuelle et générale). Dans ce contexte, la phénoménologie de Barbaras, en passant par celle de Jan Patočka, est beaucoup plus influencée par Bergson que nous ne l’imaginons habituellement. La notion de force voyante et la discussion sur la dynamique du corps sont des points qui démontrent cette proximité. Nous en parlerons.

En d’autres termes, nous tenterons de montrer comment les notions de force, de tendance et de création se sont entrelacées dans les figures dominantes de la durée, et comment ce mélange déplace le problème de la négativité d’une manière qui n’est pas sans importance pour la pensée contemporaine du désir. Il faut tenir compte du fait que le développement de la psychanalyse en tant que récit profond du désir a impulsé la valorisation de cette notion clé et en a multiplié les analyses. Nous partirons de celle-ci afin de montrer comment le problème (du manque) du désir chez Bergson ne trouve pas son enjeu le plus fort dans une conception appauvrie de la vie comme mouvement dirigé par le besoin, mais plutôt dans la tentative incessante de conciliation entre la spiritualisation des sentiments et une philosophie du corps novatrice dans le contexte du début du XXème siècle.

En ce sens, on peut penser que la psychanalyse de Freud approfondit verticalement l’intériorité psychique bergsonienne, et que les phénoménologies des auteurs comme Patočka et Barbaras étendent horizontalement le rôle du corps subjectif dont l’action a été mise au centre de la philosophie bergsonienne de la conscience. Dans le cas des phénoménologues, leur nouvelle orientation pour traiter des thèmes husserliens est fondée sur la considération du mouvement, en relation directe avec les innovations métaphysiques de Bergson. Cette lecture nous permet, par conséquent, de considérer que ces auteurs appartiennent à ce que nous appelons “la pensée de l’excès“.

Séance 1 : mardi 4 février, 16h-18h, salle Pasteur (pavillon Pasteur, 1er étage)

Séance 2 : jeudi 6 février, 16h-18h, salle Pasteur (pavillon Pasteur, 1er étage)

Séance 3 : mercredi 26 février, 16h-18h, salle Cavaillès (1er étage)

Séance 4 : jeudi 27 février, 16h-18h, salle Celan (rez-de-chaussée)