Du 24 février au 24 mars 2020

Descartes et les Pays-Bas, les Pays-Bas et Descartes : rencontres, incompréhensions, conflits.

Les rapports entre Descartes et les Pays-Bas peuvent être considérés comme un cas de transfert culturel, qui agit dans les deux directions : d’une part il est possible de retracer l’influence que le contexte culturel néerlandais exerce sur la pensée de Descartes, du moins à partir d’un certain moment ; de l’autre la diffusion du cartésianisme produit des changements importants dans la vie intellectuelle néerlandaise. Le cartésianisme néerlandais possède des caractères spécifiques, qui le distinguent des cartésianismes français, italien ou britannique. S’agissant d’un phénomène très complexe je me limiterai à explorer quatre moments qui ont une fonction emblématique : 1) le rapport de Descartes et de Regius, qui d’amitié devient un conflit, et les effets de l’hostilité des théologiens d’Utrecht ; 2) la diffusion du cartésianisme à Leyde : la première et la deuxième génération cartésienne ; 3) l’explosion du conflit sur l’interprétation de la Bible et sur les rapports entre la philosophie et la théologie ; 4) la réaction des cartésiens à la philosophie de Spinoza.

 

Mes recherches les plus récentes portent sur la réception de la pensée de Descartes. Le cartésianisme néerlandais permet d’étudier différent types de réceptions et de transferts, et de poser très généralement les questions de savoir comment une philosophie qui s’adressait initialement à un public français et catholique s’est implantée dans un pays réformé ; quel type d’effet en retour ce contexte national, religieux et culturel a eu sur la philosophie de Descartes ; comment des positions philosophiques, concernant la métaphysique, ont pu interagir avec la vie religieuse et politique ; comment le cartésianisme néerlandais a interagi avec un philosophe comme Spinoza, qui était lui aussi le produit d’un transfert culturel complexe.

Le séjour me permettra de faire avancer de manière substantielle voire de compléter la rédaction d’un livre sur le cartésianisme aux Pays-Bas. Certaines sections, rédigées ou à rédiger, sont susceptibles d’être exposées sous forme de séminaire. Les axes thématiques qui feront l’objet l’objet de quatre séances de séminaire, qui pourront être suivies par les étudiants comme un tout ou bien suivies individuellement, sont les suivantes :

1) L’analyse du rapport avec Regius et du conflit avec Voetius permet non seulement d’énucléer certains traits de la vie culturelle et institutionnelle des Pays-Bas qui déterminent la spécificité de la réception néerlandaise de Descartes, mais aussi d’analyser les changements de stratégie que cette interaction impose à Descartes, des changements qui ont des conséquences sur sa position philosophique. Cette séance aura lieu dans le cadre d’un cours de Jean-Pascal Anfray (Master Philosophie, parcours Histoire de la philosophie).

2) L’analyse de la diffusion du cartésianisme à Leyde met au jour l’interaction entre facteurs intellectuels et facteurs institutionnels : le cartésianisme remet en question le rapport entre la faculté des arts et les facultés supérieures et est utilisé par les partisans d’une politique conforme à l’érastianisme du parti des États (le pouvoir politique a le droit de régler la vie religieuse et ecclésiastique ; le cas échéant, il impose son vouloir aux Églises et aux synodes). Il est également possible d’apprécier l’évolution des positions philosophiques de la deuxième génération cartésienne, par rapport à leurs prédécesseurs. Cette séance aura lieu dans le cadre du séminaire « Politique des sciences » de l’IHMC.

3) La spécificité du cartésianisme néerlandais, et donc du transfert culturel qui consiste à acclimater une philosophie française et catholique dans un pays calviniste, se manifeste dans les querelles qui ont lieu entre 1652 et 1656 : ce qui est en question est la compatibilité entre l’héliocentrisme et l’interprétation littérale de la Bible. Les partisans de Descartes élaborent une herméneutique agençant des arguments couramment utilisés par les théologiens réformés et des affirmations provenant des textes de Descartes. Leurs positions non seulement donneront lieu à une campagne pamphlétaire mettant en question les rapports entre les facultés de arts et de théologie et entre les autorités politiques et religieuses, mais posent les fondements d’une théologie cartésienne qui verra le jour dans les décennies suivant. Cette séance aura lieu dans le cadre du séminaire « Mathesis » de la République des savoirs.

4) La seule publication que Spinoza a signée de son propre nom ce sont les Principia philosophiae cartesianae : malgré le fait que la préface de Lodewijk Meyer souligne ce qui est le propre de la position de Spinoza, c’est sous le signe de Descartes que Spinoza se présente au public. Et pourtant son deuxième ouvrage, publié anonymement, le Tractatus theologico-politicus dissipe toute illusion : Spinoza n’est pas un cartésien. Des recherches récentes ont révélé que le groupe cartésien d’Utrecht se mobilise pour le réfuter mais, en même temps, pour faire venir Spinoza à Utrecht : ce qui arrivera et qui permettra un véritable dialogue. Analysant les positions de Lambert van Velthuysen il est possible de retracer les raisons de cette attitude à deux visages et de constater que Spinoza agit comme un révélateur des tendances internes du cartésianisme : en le réfutant, les cartésiens sont obligés à se mesurer avec leur appropriation et leur interprétation de la pensée de Descartes, ce qui les amènera à apporter des changements à leurs positions initiales. Cette séance de clôture sera l’objet d’une conférence publique qui ne s’inscrira dans aucun cours ou séminaire institué mais permettra de réunir les différents partenaires de cette invitation. Finalement, je participerai à une séance du Séminaire Descartes qui aura lieu pendant mon séjour. En variant les lieux de présentation, j’espère toucher un public large d’enseignants, de chercheurs et d’étudiants de la communauté Translitterae.